La diffusion internationale de la JE, en particulier à la suite au National People of Color Environmental Leadership Summit de 1991, où 17 principes[1] ont été adoptés pour guider l'action publique et collective, et sa réception selon les pays et les différent.es auteurices, ont produit des acceptions diverses de la JE. Par exemple, en France et au Royaume-Uni, des études sur les inégalités environnementales selon les territoires ou les revenus des ménages se développent dans les années 2000. De nombreuses recherches ont ainsi démontré que les personnes pauvres causent moins de dommages écologiques, mais contribuent relativement plus aux politiques environnementales, tout en bénéficiant moins de leurs effets (Pye et al., 2008). Les rapports raciaux, en revanche, ont été peu pris en compte. Ce n'est que plus tardivement que le racisme environnemental a été reconnu en France, comme plus largement en Europe, ce dont témoignent notamment les études sur les atteintes aux conditions de vie des communautés Roms et voyageuses[2]. Jusqu'à récemment, qui plus est, et contrairement à sa genèse étatsunienne, ce champ scientifique s'est développé sans grande porosité avec les groupes militants. Ainsi, ce n'est qu'à la fin des années 2010 que le terme de justice environnementale a commencé à se déployer dans les mouvements sociaux français (Coolsaet & Deldrève, 2024).
Les années 2000 ont également marqué un tournant et un renouveau du champ scientifique de la JE dans le monde, sous l'influence croissante des approches décoloniales venues d'Amérique du Sud, réinterrogeant la validité et portée des connaissances et des concepts forgés en Occident (Rodríguez & Inturias, 2018). Ce renouveau renforce également certaines dimensions moins explorées de l'intersectionnalité, telles que le genre ou le handicap, etc. (Di Chiro, 2020), ainsi que l'importance de penser la justice multi-espèces (Celermajer et al., 2022). Des approches plus critiques du rôle de l'État dans la production des inégalités environnementales complètent ce tournant critique (Pellow, 2017), dans un contexte de changement climatique, de dégradation de l'environnement et d'aggravation des inégalités économiques et sociales qui tend à exacerber les situations d’injustice environnementale dans le monde (Martin et al., 2020).
Il existe donc différentes acceptions de la JE, également traversée par plusieurs controverses pérennes, concernant par exemple le concept de racisme environnemental (Pulido, 2015...), ou relatif à sa portée nationale ou internationale (Stevis et Felli, 2020...), voire à ses synergies potentielles ou non avec les courants de la soutenabilité (Agyeman et al., 2025), etc. Pour autant, une forme de paradigme unique s’y dessine (Taylor, 2000), une proposition inédite de recadrer les problèmes écologiques et climatiques depuis l’expérience des oppressions systémiques et des asymétries de pouvoirs, dans un environnement défini comme le lieu où nous vivons, travaillons, jouons, mangeons, prions, etc., bref, un lieu dont nous ne pouvons nous extraire et dont nous faisons partie intégrante. Selon l'une des hypothèses ou postulats associés, les mêmes processus économiques et structurels endommagent la nature et créent les vulnérabilités sociales et politiques, ou encore portent atteinte au vivant non (ou autre qu’) humain comme aux communautés ainsi vulnérabilisées. Colonialisme, capitalisme et patriarcat sont alors difficilement dissociables. Un autre postulat, né de la genèse de la JE aux Etats-Unis comme dans le Sud global confère à ces communautés de « premiers concerné.es » un rôle important à jouer dans la lutte contre les maux environnementaux ou pour leur réparation, de par l’expérience qu’elles en ont et leur capacité de mobilisation, sachant que celle-ci peut être inégale et entravée. Ainsi les revendications de justices distributives, procédurales et de reconnaissance sont-elles étroitement associées (Schlosberg, 2007).
Pourquoi un site internet ?
Créé en 2017, ce site internet devait initialement servir de support de communication pour les informations relatives à la programmation des séminaires produits par le réseau EJJE. Puis, ce premier objectif a évolué au gré des interactions avec des chercheur.e.s et autres chercheur.es et acteurices de la société civile, de plus en plus nombreux.ses à rejoindre le réseau. Dès lors, il nous a semblé pertinent d’en faire progressivement un centre de ressources dans lequel figureraient des résultats issus de recherches menées sur nos terrains respectifs, un lexique comprenant un certain nombre de notions et concepts auxquels nous faisons référence dans nos travaux, ainsi qu’une bibliographie non-exhaustive afférente au champ de la Justice Environnementale.
Bibliographie
Agyeman, J., Bullard, R. D., & Evans, B. (2025). Exploring the Nexus: Bringing Together Sustainability, Environmental Justice and Equity (From Space and Polity). In Social Theories for the Anthropocene (pp. 391-394). Routledge.
Bullard, R.D. 1990. Dumping in Dixie: Race, Class, and Environmental Quality. Westwiewpress Boulder, San Francisco.
Celermajer, D., Schlosberg, D., Rickards, L., Stewart-Harawira, M., Thaler, M., Tschakert, P., ... & Winter, C. 2022. Multispecies justice: theories, challenges, and a research agenda for environmental politics. Trajectories in environmental politics, 116-137.
Coolsaet, B., & Deldrève, V. 2024. Exploring environmental justice in France: evidence, movements, and ideas. Environmental politics, 33(5), 757-777.
Di Chiro G. 2020. Mobilizing "intersectionality" in environmentl research and action in a time of crisis. in Coolsaet ed, Environmental Justice. Key issues, Paris, Routledge, 317-332.
Martin, A., Armijos, M. T., Coolsaet, B., Dawson, N., AS Edwards, G., Few, R., ... & White, C. S. (2020). Environmental justice and transformations to sustainability. Environment: Science and Policy for Sustainable Development, 62(6), 19-30.
Martinez-Alier, J. 1991. Ecology and the poor: A neglected dimension of Latin American history. Journal of Latin American Studies, 23(3), 621-639Pellow, D. N. 2017. What is critical environmental justice? John Wiley & Sons.
Pellow, D. N. 2017. What is critical environmental justice? John Wiley & Sons.
Pulido, L. 2015. Geographies of race and ethnicity 1: White supremacy vs white privilege in environmental racism research. Progress in human geography, 39(6), 809-817.
Pye S., Skinner I., Meyer-Ohlendorf et al. 2008. Addressing the social dimensions of environmental policy - A study on the linkages between environmental and social sustainability in Europe. Brussels, European Commission.
Rodríguez, Iokiñe, and Mirna Liz Inturias. 2018. Conflict Transformation in Indigenous Peoples' Territories: Doing Environmental Justice with a 'Decolonial Turn. Development Studies Research 5 (1): 90-105.
Schlosberg, D. 2007. Defining environmental justice. theories, Movements, and Nature. Oxford, University Press.
Stevis, D., & Felli, R. 2020. Planetary just transition? How inclusive and how just. Earth System Governance, 6(100065).
Taylor, D.E. 2000. The Rise of Environmental Justice Paradigm. Injustice framing and the Social Construction of Environmental Discourses. American Behavioral Scientist, vol. 43 (4), 508-580.
[1] https://www.ewg.org/news-insights/news/17-principles-environmental-justice
[2]Voir par exemple Wiese, K. (2020). Pushed to the wastelands: Environmental racism against Roma communities in Central and Eastern Europe. Brussels: European Environmental Bureau. www.eeb.org/library/pushed-to-the-wasteland, ou pour la France Acker, W. (2021). Où sont les « gens du voyage » ? Inventaire critique des aires d’accueil, Éditions du commun, Rennes.