JE 2 & 3/06 2022

Journées d'Etudes - Juin 2022

L’action collective de justice environnementale : quel pouvoir transformatif ?

JOURNEES D’ÉTUDE EJJE DES 2 & 3 JUIN 2022
L’ACTION COLLECTIVE DE JUSTICE ENVIRONNEMENTALE : QUEL POUVOIR TRANSFORMATIF ?

 

Face aux études démontrant les limites des politiques publiques du développement durable et de la transition à lutter contre les changements globaux, à protéger l’environnement et la santé des populations, certains auteurs voient dans la force de l’action collective, voire dans l’émergence de "nouveaux mouvements sociaux", le seul vecteur potentiel de la transformation socio-écologique attendue (Schlosberg et Craven, 2019; Temper et al., 2018; Stevis, 2020 ; Pruvost, 2021…). Ce pouvoir d’induire le changement ne repose pas sur la seule capacité des mouvements sociaux à publiciser les problèmes écologiques et à contribuer à leur mise en agenda politique. 

Ce sont les actes collectifs conflictuels de résistance, de désobéissance civile ou de recours plus massif aux tribunaux, ainsi que le développement de pratiques collectives alternatives, incorporant un ensemble de préoccupations écologiques et de justice sociale, qui visent et pourraient permettre une transition radicale, un changement de modèle. Ces mouvements à visée transformative peuvent porter des causes différentes et recourir à des registres d’action pluriels, mais partagent des caractéristiques combinées, selon nos lectures croisées, à savoir : leur capacité à décloisonner les problèmes environnementaux et à redéfinir le rapport à la nature ; à mettre au jour la dimension politique et sociale de ces derniers et à penser de concert justice sociale et pour la nature, à promouvoir des façons de faire et d’agir alternatives à l’échelle de collectifs (et non comme seule forme de responsabilité individuelle).


Ces mouvements qui relèveraient ainsi de la justice environnementale soulèvent différents questionnements.


- Le premier, relatif à l’essor de « nouveaux mouvements sociaux » et aux conditions de cette émergence. Il renvoie à une riche littérature sociologique sur l’action collective (Cefaï, 2007). L’idée qu’un mouvement social soit porteur de changement social, d’historicité, est loin d’être nouvelle (Touraine et al., 1984). Cependant, le new sustainable materialism de Schlosberg et Craven (2019) remet en cause la lecture postmoderne des nouveaux mouvements sociaux (Inglehart, 1977). La prise de conscience de la finitude du monde naturel serait à l’origine d’un nouveau matérialisme (Schlosberg et Craven, ibid), une nouvelle dynamique collective, à la fois spécifique et diversifiée (Larrère et Larrère, 2020).

- Le second questionnement porte sur la capacité transformative prêtée à ces mouvements, l’implication effective de leurs actes et pratiques sur les politiques publiques et modèles productifs dominants. Il s’agit non seulement d’examiner les modalités de l’action collective mais aussi leurs conséquences. Comment ces mouvements « montent en politique », comment contribuent-ils à rompre les flux et chaînes d’interdépendances instituées (Schlosberg et Craven, ibid), à influer sur les processus de production des inégalités environnementales (Deldrève et Candau, 2021).


- Le troisième interroge de manière transversale les liens entre justice, « nature » et la manière dont les formes de contestations interrogent, expérimentent, définissent, construisent un rapport  original, singulier à la nature, dans une perspective relationnelle, en opposition avec le dualisme moderne occidental (Descola, 2005 ; Viveiros de Castro, 2014) ou avec les perspectives extractivistes ou plus largement anthropocentrées développées en son sein. Il s’agit donc d’associer à l’analyse des mouvements sociaux une réflexion interdisciplinaire sur les« modes d'existence » (Latour, 2012), les ontologies relationnelles (Alvarez and Coolsaet 2020), la justice multi-espèces (Celemajer et al., 2021), plus qu’humaine (De la Bellacasa, 2017).


- Enfin, les questionnements susmentionnés nourrissent le débat encore vif sur les « territoires » de l’engagement porteur de changement. Faut-il privilégier le local comme source d’alternative et d’attachement, d’expérimentations pour vivre autrement (Larrère et Larrère, 2020) ou ces « petites utopies » n’ont-elles aucune chance de fonctionner au regard des perspectives globales d’effondrement (Villalba, 2021) ? Nous proposons ici de dépasser l’opposition classique entre mouvements locaux et transnationaux pour mieux analyser leur proposition de « retour au sol » (Latour, 2017), à un monde à la fois soutenable et juste.
 

L’objectif de ce séminaire est ainsi de mettre à l’épreuve l’hypothèse du pouvoir transformatif de l’action collective et d’interroger le renouveau potentiel des mouvements sociaux. Trois sessions d’une demi-journée chacune et une réunion de travail (bilan-discussions) seront organisées à cet  effet, abordant toutes et de manière transversale les questionnements précités. 

Bibliographie

Álvarez L & Coolsaet B (2020), Decolonizing Environmental Justice Studies: A Latin American Perspective, Capitalism Nature Socialism, 31:2, 50-69.

Cefaï D. (2007), Pourquoi se mobilise-t-on ? Les théories de l’action collective, Paris, La Découverte.

Celemajer D. et al. (2021), Multispecies justice: theories, challenges, and a research agenda for environmental politics, Environmental Politics, 30:1-2, 119-140.

De la Bellacasa M.P. (2017), Matters of Care: Speculative Ethics in More Than Human Worlds. Minneapolis and London: University of Minnesota Press.

Deldrève V. et Candau J. (2021) Effort environnemental et équité. Les politiques de l’eau et de la biodiversité en France, coll. EcoPolis, Peter Lang, Bruxelles.

Descola Ph. (2005), Par-delà nature et culture, Gallimard, Paris.

Inglehart R. (1977) The Silent Revolution: Changing Values and Political Styles Among Western Publics, Princeton University Press.

Larrère C. & Larrère, R. (2020), Le pire n'est pas certain - Essai sur l'aveuglement catastrophique. Premier Parallèle.

Latour B. (2012), Enquête sur les modes d’existence. Une anthropologie des Modernes, Paris, La Découverte, coll. « Hors collection Sciences Humaines ».

Latour B. (2017), Où atterrir. Comment s’orienter en politique ? Paris, La Découverte.

Pruvost G. (2021), Quotidien politique. Féminisme, écologie, subsistance, La découverte, Paris.

Schlosberg D. and Craven L. (2019), Environmental Movements and the Politics of Everyday Life, OUP Oxford.

Stevis D. (2020), The trajectory and politics of just transition, in : Coolsaet éd., Environmental Justice. Key issues, Routledge.

Temper L. et al. (2018), The Global Environmental Justice Atlas (EJAtlas): ecological distribution conflicts as forces for sustainability, Sustainability Science (2018) 13:573–584.

Touraine A., Wieviorka M., F. Dubet (1984), Le mouvement ouvrier, Paris, Fayard.

Villalba B. (2021), Les Collapsologues et leurs ennemis, Paris, Le Pommier.

Viveiros De Castro E. (2014), « Perspectivisme et multinaturalisme en Amérique indigène », Journal des anthropologues, 138-139, 161-181.

Programme des JE

Jeudi 02/06

9H15 Introduction
- Valérie Deldrève (ETTIS-INRAE) : Pourquoi parler d’action collective transformative ? 

9h45-12h45 Permanences et transformations des mouvements pour la justice environnementale. Animateur : Brendan Coolsaet (ESPOL, Lille)
- David Schlosberg (Sydney Environment Institute, Université de Sydney) Just Transitions in Practice: Systems, Transformations, Movement Motivations, and Concepts of Justice
- Sylvaine Bulle (ENSA, Paris) Bifurquer et/ou atterrir. Quelle sociologie des engagements à l’heure de l’anthropocène ?
- Marie Thiann Bo Morel (Université de la Réunion) Restaurer la nature hors du contrôle de l'Etat : lutter en missouk
14h30-17h30 : Le rôle des écologies ouvrières et populaires. Animateur : Bruno Bouet (ETTIS-  Université de Bordeaux)
- Dimitris Stevis (Department of Political Science and Center for Environmental Justice, Colorado State University) Just Transitions: Promise and Contestation
- Magalie Della Sudda (CED, CNRS-Sciences-Po Bordeaux), Alix Levain (AMURE, CNRS Université de Brest), Nathan Gaborit (CLERSE, ANR GILETSJAUNES Université de Lille), Pour le WP6 "Rapports à l'écologie" de l'ANR GILETSJAUNES, Inquiétude environnementale et praxis écologique populaire : les différents rapports à l'écologie au sein des Gilets jaunes
- Mody Diaw (ETTIS-Université de Bordeaux) : Le refus des ouvriers de l’alumine (Gardanne, France) d’opposer emploi et environnement : une lutte pour une justice sociale et environnementale ?


Vendredi 03/06
9h30-12h30 : Modalités d’action et capacité de transformation - paroles et expériences de
chercheur.es et de militant.e.s
Table ronde animée par avec Caroline Lejeune (Fondation Zoein, chercheure ETTIS-INRAE), avec Emilie Chevalier (Université de Limoge), Marie Toussaint (End Ecocide on Earth, Notre Affaire à tous, Eurodéputée), Renda Benmallem (Ecologie depuis les quartiers populaires) et Frédéric Pitaval (Appel du Rhône).
14h-16h : bilan - discussions du réseau EJJE

Dans ce dossier

Les 2 et 3 juin 2022 ont eu lieu, en présentiel à Bordeaux, les journées du réseau EJJE sur la capacité transformative de l’action collective en justice environnementale, avec David Schlosberg (University of Sydney), Dimitris Stevis (Colorado State University).